L’Âge de piastre par Michel Piriou

Le Blavet, vaisseau de la Compagnie des Indes chargé de pièces d’argent, s’élance sur les océans pour aller faire du négoce en Chine. Pour l’heure, le lieutenant Delabutte prête l’oreille aux vibrations des haubans dans la brise qui vient de l’horizon. Chaque membre de l’équipage sait qu’il part pour trois ans d’une aventure possiblement fatale. Qu’ils soient officiers, matelots ou mousses, l’attrait des fruits dorés de l’Orient coule dans les veines. Personne n’imagine le sort qui l’attend car le mal germe, il se dresse, il rampe des poulaines jusqu’à la dunette.
Ainsi pourrait-on rédiger l’accroche de mon nouveau roman publié en juillet 2019 chez La route de la soie-Éditions.

Je demeure sur les bords de la rade de Lorient où je suis né. La plus grande partie de ma carrière d’instituteur s’est déroulée à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Bretagne. Je me suis peu à peu consacré à l’apprentissage de la lecture en approfondissant la nature du langage écrit et celui de la littérature. J’ai dirigé le comité de rédaction de la revue « Les Actes de Lecture ». Avec le temps, j’ai acquis une spécialité dans l’élaboration de « Politiques Territoriales de la Lecture ».
Après avoir parlé de l’écrit pendant toute ma vie professionnelle, je me suis mis à créer des fictions dans lesquelles le quotidien des personnages marque les enjeux de notre société.

Il y a quelques années, alors que j’entrais dans ma nouvelle vie débarrassé de toute contrainte professionnelle, je me suis décidé à jeter les restes de mes trésors cachés d’enseignant. J’ai gardé un travail que j’avais fait à partir de documents d’archives de la marine de Lorient. Et je m’y suis replongé comme ça comme on feuillette les pages d’un dictionnaire. Ce fut, je me souviens, une vraie joie pour les élèves que de travailler sur du réel.

Il s’agissait, pour les principaux documents, du rôle de l’équipage d’un vaisseau de la Compagnie des Indes parti de L’Orient pour la Chine au milieu du XVIIIème siècle et de son livre des ventes des hardes. Le rôle d’équipage du Duc de Béthune contient force détails sur les hommes aussi bien leur âge, leur taille et la couleur de leurs cheveux et aussi les salaires, les noms des fuyards comme ceux des clandestins. Le livre de ventes des hardes liste les effets des disparus vendus aux enchères à l’équipage. On y trouve au hasard des pages, quelques notes quant aux circonstances de disparitions non éludées, de séries de maladies, de morts inexpliquées et même d’un assassinat. On a donc une image globale de la vie des uns et des autres. Le capitaine (un véritable « capitaine d’industrie ») gagne au retour d’une campagne de quoi s’acheter un immeuble à L’Orient. Comme aujourd’hui, les emplois de stagiaires non rémunérés ne manquent pas.

J’ai ressemblé mon goût pour l’Histoire et mes envies d’écriture, et je me suis mis à jouer les historiens en herbes. Je me suis pris à reconstituer le périple de ce vaisseau marchand de 600 tonneaux.
Peu à peu, j’ai imaginé reconstituer la vie des gens de bord avec l’intention de décrire cette micro société avec ses souffrances et ses luttes, ses injustices et ses fêtes, une image de cette France qui allait quarante ans plus tard, basculer dans la révolution française et, j’y reviens parce que c’est d’actualité, la dimension mondiale du commerce, de la finance et de la fraude. On peut assez facilement faire le parallèle avec la société aujourd’hui qu’on pourrait caractériser en une phrase : « On n’y peut rien, c’est nouveau, c’est la mondialisation ! »

Rappelons-nous que les français avaient eu du mal à entrer dans la conquête du monde. Les portugais et les espagnols s’étaient partagé la planète dès 1494. Les hollandais et les anglais se faisaient la guerre pour le monopole des épices des « Indes Orientales ». La France, quant à elle, restait en proie aux guerres de religions. On préférait faire des prises ! Intercepter des navires pour les piller a été longtemps la politique des financiers et autres négociants français.
La paix retrouvée, les commerçants de Laval et de Vitré se sont associés avec les marins de Saint Malo pour une première tentative d’aller chercher les épices et autres trésors à la source, dans les nouveaux mondes. Et ne plus avoir à payer d’intermédiaires. Les deux navires partis vers 1601, ne sont pas revenus. Mais les quelques rescapés ont raconté leur aventure comme François Martin, apothicaire chirurgien de Vitré qui s’est fait récompenser par Henri IV. A partir de là, les français ont commencé vraiment à investir. Les deux navires de François Martin ne sont pas revenus parce qu’ils leur manquaient la pratique et la connaissance de la navigation en haute mer, méconnaissance des vents, des saisons, des courants de cette partie du monde. En un siècle et demi, les français ont appris, et en 1751 quand les vaisseaux prenaient la mer depuis L’Orient, c’était en plein hiver, pour être en phase avec l’horloge des vents dominants.


Il faut 14 à 22 mois de mer, trois ans de voyage pour une campagne entière. Les équipages sont nombreux, il y a les coûts de rémunération et les grandes quantités de vivres et d’eau. La compagnie a besoin de milliers de personnes au XVIIIe siècle. Il faut prévoir plusieurs centaines de milliers de livres pour armer un navire marchand. Un voyage est comme un coup en bourse, le naufrage est un risque, de l’ordre 3 à 6 % des navires.
La maladie fauche plus de 10 % des effectifs des équipages, principalement en raison du scorbut. Lors de son aventure aux Indes Orientales, François Martin écrit un premier document sur le scorbut. Il conseille alors, en s’inspirant des navigateurs antiques, les agrumes ou les légumes verts pour réduire la mortalité. Ce n’est que deux siècles plus tard que la science comprend le processus et le rôle de la vitamine C. Lors de leurs voyages, les français s’imposent des escales de « rafraîchissement », le Brésil, les Mascareignes, Achem à la pointe de Sumatra et Malacca. Notre vaisseau en profite pour faire le plein d’indiennes à Achem. Les chinois, comme la population française du reste, raffolent de ces étoffes colorées.

Quant au négoce, il repose sur un nombre limité de produits, ce sont les épices (poivres, clou de girofle, muscade, cannelle), les cafés (Moka, Bourbon, Java) et les thés (noirs, verts et Bouy), la soie et les cotonnades, et les porcelaines. L’engouement pour ces produits de luxe, cotonnades, boissons sucrées et épices va se diffuser dans les foyers européens, provoquant un déséquilibre. Les achats ne peuvent être compensés par les exportations européennes.
Il n’y a pas d’implantation en Chine où seuls les échanges sont admis à Canton sur une période limitée. Les produits européens ne séduisent pas beaucoup les populations chinoises habituées au raffinement de la soie et de la porcelaine. Les bateaux ne partent donc pas avec des cales chargées de marchandises françaises mais, de plus en plus souvent, avec des piastres d’argent en provenance des Amériques du centre et du Sud, ou achetés à Cadix. C’était un discret trafic et L’Orient devint une véritable plaque tournante financière. Selon Philippe Haudrère et Gérard Le Bouëdec, la proportion de piastres dans les cargaisons ne cessent d’augmenter et passent de 10% à la fin du XVIIème siècle à 50% à celle du XVIIIème. Peu à peu, le commerce avec l’Asie est parfois dénoncé comme le gouffre des métaux précieux. Ces échanges témoignent de l’interconnexion qui existe entre les trafics américains, voire antillais et africains, et européens et la planétarisation des échanges.
La Chine n’avait pas de mine d’argent. On leur échangeait des piastres espagnoles contre des barrettes d’or. Pour les chinois, la piastre c’était simplement du métal. Cet échange avec la Chine rapportait 3 fois plus qu’en Indes ou en Europe. Avec la Chine, on pouvait transformer l’argent en or ! C’est moins spectaculaire que le plomb mais ça marche! Alors sur le bateau, on n'a que ce mot à la bouche : des piastres, des piastres, des piastres.

Á la fin du XVIIIème, on trouve dans un ouvrage sur la balance commerciale en France d’un certain Arnould : « Peut-on concevoir rien de plus monstrueux que le parallèle à faire de l’écoulement d’un milliard dans le gouffre d’Asie depuis plus d’un siècle et le chétif résultat d’un débouché de quelques centaines de mille livres qu’obtiennent aujourd’hui les produits de notre sol et de notre industrie ». Il est vrai qu’à part en Bretagne, le commerce avec les Indes n’a guère donné de travail à la population.

Au début, j’ai écris des petits bouts de texte, des scènes, des descriptions, des récits d’évènement, sans idée de comment j’allais résoudre le puzzle. D’emblée, j’avais trop de personnages. 136 hommes à bord, et quels hommes ! J’ajoute que ceux qui se lançaient dans ce genre d’aventure étaient triés sur le volet. Plus du tiers de ces gens (et les passagers) savaient lire et/ou étaient des experts dans leur spécialité. Il faut s’imaginer qu’ils s’engageaient dans une aventure avec risque de non retour. Ce n’était pas « aller sur Mars », mais presque. J’ai du faire des choix, écrire une fiche pour chaque personnage. J’ai lu beaucoup de livres d’époque et moult documents historiques pour tenter d’approcher le parler, les expressions, donner de quoi colorer le récit. Aujourd’hui, on dit : « Alors, ça va ? Non, je ne vais pas bien. » Au 18ème, on aurait répondu : « Je suis mal allant ».

Le travail d’écriture progressant, je me suis décidé à introduire une dimension « thriller » pour le maintien en haleine du lecteur, en évitant par exemple, de dévoiler d’emblée le caractère de tel ou tel personnage, les vertueux comme les véreux. Je voulais éviter la caricature tout en donnant un peu de sel au récit, des évènements qui collent avec l’actualité de notre temps.
J’ai changé les noms, celui du bateau, et les marins, mes personnages ne leurs rendent pas toujours hommage, et parce que certains hommes du Duc de Béthune ont laissé des traces dans l’histoire et des familles qui se glorifient encore aujourd’hui de leurs exploits.

Michel Piriou
Membre agréé du collège des lettres de l’Académie des Arts et Sciences de la Mer.

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Commentaires: 2
  • #1

    Lieutenant Delabutte (mardi, 21 janvier 2020 14:33)

    Très instructif. Cela donne l'appétit de lire ce bouquin !

  • #2

    Gérald (dimanche, 02 février 2020 11:20)

    Moi j'adore les gens de mer et là j'ai été servi... Une histoire à couper le souffle, la nuit, l'écume, les navires, les histoires... le sel de la vie