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Bernard Méaulle : le filousophe ou l’art de tirer les ficelles du réel

Il est des livres qui ne cherchent pas à séduire, mais à déranger, à déplacer les lignes, à troubler les certitudes, à révéler ce qui, sous le vernis du réel, travaille en silence. Avec Le filousophe, Bernard Méaulle signe un roman singulier, à la croisée du burlesque, du tragique et de la méditation existentielle.

Dès son titre, emprunté à Victor Hugo, le projet est posé : le « filousophe » est cet être ambigu, à la fois manipulateur et penseur, « mariage antagoniste de forces rivales »  . Une figure double, qui tire les ficelles autant qu’il tente de comprendre le monde, ou de lui survivre.

 

Une galerie de personnages au bord du réel

Le roman s’ouvre dans les rues de Tanger, aux côtés du commissaire Malik Mazerty, plongé d’emblée dans une scène de crime brute, presque irréelle. Très vite, le récit se déplace, bifurque, s’enfonce ailleurs : dans un manoir battu par les vents de Normandie, où vit Fernand, figure centrale du livre.

Fernand est un personnage inoubliable. Solitaire, excessif, traversé par l’alcool et les souvenirs, il incarne une forme de lucidité désabusée. Retranché dans son « fortin » face à la mer, il observe le monde comme on observe une lente disparition, celle du vivant, du sauvage, du sens lui-même  .

Chez Méaulle, les lieux ne sont jamais de simples décors : ils prolongent les êtres, en révèlent les fractures, en amplifient les silences.

 

Une langue entre crudité et fulgurance

Ce qui frappe d’emblée dans Le filousophe, c’est la langue. Une langue libre, rugueuse, parfois provocatrice, qui n’hésite pas à frôler l’excès pour mieux saisir la vérité des êtres. Les monologues de Fernand, notamment, oscillent entre trivialité assumée et éclats de lucidité.

Ce choix stylistique n’est pas sans risque : il bouscule, dérange, déstabilise. Mais c’est précisément dans cette tension que le roman trouve sa force. La parole déborde, trébuche, se contredit, comme la vie elle-même.

 

Une méditation sur le sens (ou son absence)

En exergue de la première partie, une question empruntée à Lewis Carroll résonne comme une clé de lecture : « Même si la vie n’a pas de sens, qu’est-ce qui nous empêche de lui en inventer un ? »  

Tout le roman semble se déployer à partir de cette interrogation. Que reste-t-il lorsque les repères vacillent ? Lorsque les croyances s’effritent ? Lorsque la parole elle-même devient suspecte ?

Le « filousophe » serait alors celui qui, dans ce monde désaccordé, invente (parfois de manière douteuse) des récits pour continuer à tenir.

 

Entre satire sociale et quête intime

Sous ses airs de fresque éclatée, le roman déploie une critique fine de notre époque : artificialisation du vivant, solitude des existences, perte de repères collectifs. Mais cette dimension critique ne prend jamais le pas sur l’humain.

Car au cœur du livre, il y a une question simple et vertigineuse : comment habiter sa vie lorsque celle-ci semble se dérober ?

 

Une œuvre singulière dans le paysage contemporain

Avec Le filousopheBernard Méaulle propose un texte à part. Ni tout à fait roman noir, ni tout à fait satire, ni tout à fait méditation philosophique, il explore un territoire hybride, où les genres se croisent et se déjouent.

Ce livre ne cherche pas le consensus. Il exige du lecteur une forme d’engagement,  une disponibilité à l’inconfort, à l’ambiguïté, à la complexité.

Mais pour qui accepte ce pacte, il offre une expérience de lecture rare : celle d’un texte habité, traversé par une voix authentique, et porté par une interrogation profondément contemporaine.

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