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Francis Denis ou le bonheur littéraire

Bob
Louis ou la fuite en avant
De l’autre côté de la ligne
Francis Denis
La route de la Soie Editions (2023)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Bob - Louis ou la fuite en avant De l’autre côté de la ligne (de Francis Denis) Le lecteur retrouve Francis Denis avec plaisir (1) dans Bob « Louis ou la fuite en avant »,  « De l’autre côté de la ligne » :  trois histoires le plongeant dans la banalité de la vie quotidienne pour l’en extraire rapidement.  Ces  nouvelles réalistes teintées de fantastique et de merveilleux brisent délicatement les normes des registres donnant à voir, de façon ludique et malicieuse, la vision lucide que Francis Denis a de la société et de ses maux.

La crédibilité de l’insolite

 Dans des narrations en focalisation interne, dans des récits passant de la troisième à la première personne du singulier, l’ordinaire devient vite insolite tout en restant paradoxalement vraisemblable et crédible. Des animaux vivent comme des humains, pensent, réfléchissent,  parlent (« Je m’appelle Bob  (…) La fatigue m’ankylose des pattes jusqu’au bec (…) »), un jeune couple fuit la ville déshumanisée et polluée  (« Louis avait décidé de fuir la ville, ses odeurs, son vacarme et sa populace ») pour demeurer dans une nature belle, lumineuse, aromale et pure,  quatre résidents d’un Ehpad, ne supportant plus « ce semblant d’existence qui (les) réduisait à l’état de légumes » quittent subrepticement leur résidence afin de redevenir  des « hommes à part entière,  dignes de respect et capables de s’estimer ».Tous les protagonistes abandonnent leur quotidien familier pour trouver la liberté, découvrir ou redécouvrir les plaisirs de la vie, profiter de l’instant présent (« vivre le temps présent et profiter de chaque instant ») malgré les embûches rencontrées sur leur route. Le jeune Bob,  naïf et rempli d’illusions au début de son périple,  (« Notre héros (…) se met à croire que tout est possible, que le monde est merveilleux et que tous les êtres présents sur Terre sont là pour s’aimer indéfiniment »),  effectue une espèce de voyage initiatique (« J’entreprends seulement mon voyage à la découverte du monde et j’en suis au tout début de mon expérience »). Il apprend à vivre avec d’autres animaux, avec des humains.  Son voyage  lui permet de découvrir la vie, l’amitié, de saisir la complexité  et parfois même la cruauté du monde qui l’entoure. Louis et Lucie, loin de la ville, à la campagne, demeurent désormais en osmose avec la nature : « Nous entendons et comprenons le souffle du vent dans les branches, nous respirons les mots de la terre, nous sentons vibrer la peau des bêtes et nageons au milieu des pierres auprès des étincelles mouvantes ». Les vieillards, « vieilles peaux en quête de quiétude », une fois loin de leur  glauque résidence, se sentent « de nouveau en symbiose avec Dame Nature », tissant des liens amicaux avec les habitants du village à l’accueil chaleureux et fraternel, redonnant un sens à leur vie en les entourant, en leur apportant « de quoi (s)’occuper : tel ou tel outil à  aiguiser ou à remettre en état, quelques légumes à éplucher, telle ou telle volaille à plumer, du linge à plier (…) Bref de quoi se savoir utile et exister ». Chez Francis Denis  la moindre vie mérite amour, respect physique et psychologique. Aucun  être vivant ne doit être maltraité, ignoré, méprisé.

Divertir et instruire

Dans des nouvelles ludiques agréables à lire, Francis Denis aiguise la réflexion de ses lecteurs,  dénonce à la dérobée les déviances de la société, dit la laideur du monde avec bonne humeur, parlant avec émotion mais sans pathos, une étincelle d’espièglerie sous la plume, loin de toute forme de polémique. Bob, le jeune poulet,  et son ami Ernest, le vieux lièvre,  tentent d’émigrer  au péril de leur vie vers l’Angleterre sur une frêle embarcation, malmenés par les éléments en furie, long calvaire pour trouver un ailleurs meilleur : « Et Dame Nature se fâche. / De gros nuages noirs assombrissent soudain le bleu éther et le miroir étale se brise d’un coup. / La houle enfle et s’enfle. Des hauts et des bas de plus en plus démesurés en ajoutent un peu plus au mal-être de nos boyaux qui se contorsionnent comme des vers de terre brûlant sous les épines d’un soleil vengeur et impitoyable ». Mais les deux naufragés sitôt arrivés sont renvoyés chez eux. Lors du trajet de retour tout aussi périlleux que celui du départ, ils croisent « d’autres pauvres hères en perdition qui se dirigent vers ce qu’ils croient pouvoir être leur planche de salut et la promesse d’un avenir meilleur ».  L’expérience des deux compères,  métaphore de la tragédie migratoire,  révèle un écrivain humaniste, philosophe, situé du côté des plus humbles, des plus fragiles, opposé à toute forme de rejet, de discrimination. Il dit la tragique situation des migrants, des personnes âgées enfermées dans des Ehpad malodorants,  croupissant dans « des couches chaudes et trempées qui (leur) coll(ai)ent à la peau jusque tard le matin »,  résignées, sans avenir, inutiles, désireuses « de goûter une dernière fois à la vraie vie avant de (se) retrouver à manger les pissenlits par la racine ». Le cri de Bob, quant à lui, (« Non, non, je ne veux pas finir dans la broyeuse ! ») dénonce indirectement le sort des poussins broyés vivantsFrancis Denis use habilement du détour pour exprimer ses pensées dans des narrations riches de déclarations implicites. Au lecteur, le plaisir de lire entre les lignes tout ce que ces histoires recèlent de sous-entendus et de présupposés.

Lire la suite sur le site de l'Écritoire des Muses.

Bob

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Bob par Annie Forest-Abou Mansour
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