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Christian Brûlard dans la presse

 

La gifle originelle : un acte banal, une déflagration intime

Tout commence « à l’initial » par « une gifle lourde, soutenue, appuyée » reçue un soir de fête, au volant rêvé d’une auto-tamponneuse. Ce n’est pas seulement un coup : c’est l’expérience d’un double abandon. La violence physique du frère aîné Sylvain s’accompagne d’une « surprise » qui engourdit Fabien, le laissant « muet de rage et d’incompréhension ».

 

Le lendemain, la scène familiale transforme l’incident en verdict : le père, « dressé » par les coups reçus dans son enfance, approuve ; la mère, « fébrile et inquiète », se réfugie dans une mansuétude confuse. Dans cette petite géopolitique domestique, Fabien comprend qu’il est minoritaire, isolé dans une configuration que Brûlard résume en une image : « père et fils aîné au recto, sa mère et lui au verso ». L’équilibre se brise.

La littérature regorge de ces instants minuscules qui deviennent des bascules intérieures. Dans L’enfant  de Jules Vallès, une gifle maternelle déclenche une révolte contre tout un système éducatif et social. Chez Brûlard, le geste n’est pas métaphorisé : il est d’autant plus violent qu’il est banal.

 

Portraits en coupe : une famille au demeurant comme les autres 

Brûlard brosse des portraits sans pathos, mais d’une cruauté douce. Germain, le père, « employé consciencieux » mais sans ambition, vit pour le rugby comme on vit pour une fraternité de bistrot. Solange, la mère, « besogneuse » et « craintive », trouve son bonheur dans la fixité et le silence. Sylvain, l’aîné, ignore son frère « comme un modèle en réduction, polissé et malléable ».

La « désespérante constatation » est que cette famille « n’en a aucune » d’originalité. Nous sommes loin des drames éclatants : ici, l’indifférence et la routine deviennent les agents les plus efficaces de l’aliénation.

Cette médiocrité assumée rappelle le constat d’Annie Ernaux dans La place, où la vie ordinaire des parents est décrite comme un horizon indépassable : une somme d’habitudes, de contraintes, de règles tacites. Mais chez Brûlard, cette banalité agit comme un étouffoir : c’est dans ce vide que s’enracine la rancune de Fabien.

 

Fabien ou la revanche par le corps

L’humiliation ne disparaît pas. Deux semaines plus tard, Fabien « mature sa rancœur » et prend « un volant de décisions ». Exit le football ; place à la musculation et au taekwondo, choisis non pour le sport mais pour la « puissance » qu’ils promettent.

Il n’y a rien de romantique dans cette transformation : Fabien travaille en silence, répond aux questions par un laconique « C’est plus complet » et prépare son corps comme on forge une arme. Ce déplacement de l’énergie vers la discipline physique rappelle Le Rouge et le Noir de Stendhal : l’ambition de Julien Sorel passe par la maîtrise de soi et l’ascension dans un code, ici non social mais martial.

Le club de taekwondo devient un lieu de reconnaissance immédiate – à l’opposé de la salle de musculation, bastion de « gros bras » méfiants. Brûlard saisit là un élément-clé de l’enfance humiliée : la quête d’un territoire où l’on n’est pas réduit à son statut familial.

 

Eugénie et Honorine : figures d’asile ou d’illusion ?

Au milieu de ce huis clos, deux femmes dessinent un horizon alternatif. Eugénie, la grand-mère, lucide et pieuse, perçoit chez Fabien une « recherche d’absolu ». Honorine, cousine infirmière, se sent investie d’une « mission logique : sauver cet enfant ».

La scène où Fabien, à table, déclare vouloir être adopté par sa grand-mère est l’un des sommets du livre. Le silence qui suit est « loin de cette sphère » des silences apaisés : il est « absence collective de courage ». Dans la tradition de Balzac, Brûlard sait figer une scène familiale pour en faire un révélateur social : ici, chacun pense, calcule, recule.

Mais cet espoir d’évasion est un mirage. Eugénie reste prudente ; Honorine, excessive dans son zèle, se heurte au mur des « chemins tracés par la loi ». La mécanique familiale se referme.

 

L’enfant humilié en littérature : un héritage lourd

Ce que Brûlard capte avec une acuité rare, c’est la façon dont une humiliation, si ordinaire soit-elle, s’inscrit dans le corps et l’imaginaire. Fabien n’oublie pas : il prépare, il prévoit, il se discipline. «Chaque soir, il prépare et se prépare pour le matin à venir », notant ses semaines comme un stratège ses campagnes.

Dans Poil de carotte de Jules Renard, l’enfant humilié se sauve par l’ironie ; chez Ernaux, par l’écriture ; chez Brûlard, par la maîtrise physique et le refus obstiné de l’oubli. On pourrait y voir une variation contemporaine sur la figure de l’enfant solitaire, plus proche du justicier de bande dessinée – Fabien lit Rahan, « solitaire, tenace, justicier et revanchard » – que du rêveur romantique.

 

L’exact contraire de l’excuse

En titrant son livre Sans excuse, Brûlard choisit de refuser toute justification. Ni la gifle, ni la passivité maternelle, ni l’indifférence paternelle n’ont d’excuse ; mais la revanche de Fabien n’en aura pas non plus.

Cette chronique n’est pas un plaidoyer, c’est une dissection : l’auteur montre comment une famille, sans être monstrueuse, peut produire les conditions d’une rupture intérieure. Dans cette précision clinique, il rejoint les écrivains qui savent que l’enfance n’est pas un paradis perdu, mais souvent, comme l’écrivait Paul Valéry, « un pays étranger ».

 

Par Yves-Alexandre Julien source Actualitté - 

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Commentaires: 1
  • #1

    Catherine (lundi, 03 novembre 2025 09:31)

    Livre d'une grande sensibilité. Une grande humanité dont nous avons aujourd'hui bien besoin. Merci à l'auteur.