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Accueillir la « post-sculpture sociale » : retour sur les expositions de LAM & Cherry à Paris

En février 2026, j’ai eu le plaisir d’accueillir à Paris deux expositions du duo d’artistes contemporains chinois LAM & Cherry, formé par Lin Jiangquan et Zeng Dongping.

Ces deux propositions artistiques, présentées à l’Université Paris VIII et à La Route de la Soie Éditions, s'inscrivent dans un dialogue entre pratique artistique, philosophie et sciences sociales. Elles ont également constitué le point de départ d’une réflexion commune autour d’une notion développée par les artistes : celle de « post-sculpture sociale ».

L’expérience fut particulièrement stimulante car elle a permis de croiser plusieurs champs de recherche (esthétique, sociologie, philosophie des données) et de faire dialoguer étudiants, chercheurs et artistes dans un même espace de création.

 

De la sculpture sociale à la post-sculpture sociale

 

La notion de sculpture sociale est historiquement associée à l’artiste allemand Joseph Beuys. Elle repose sur l’idée que la société elle-même peut être comprise comme une œuvre collective façonnée par l’action humaine. Dans cette perspective, chaque individu participe à la création de la forme sociale.

LAM & Cherry prolongent cette intuition en l’inscrivant dans le contexte contemporain des sociétés numériques.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde structuré par les flux d’information, les réseaux et les données. Les identités se construisent à travers des interactions multiples, souvent fragmentées, entre sphères sociales, numériques et culturelles.

C’est dans ce cadre que les artistes proposent le concept de post-sculpture sociale : une forme artistique qui prend en compte la transformation de l’identité humaine à l’ère des données.

L’individu n’est plus seulement acteur d’une société qu’il contribue à façonner ; il devient lui-même une sculpture sociale composée d’interactions, de récits et de traces informationnelles.

 

Une exposition expérimentale à l’Université Paris VIII

La première exposition, intitulée Philosophie des données, a été présentée à l’Université Paris VIII. Elle s’inspire directement de mon ouvrage portant ce titre et s’est construite comme un dialogue entre recherche académique et création artistique.

L’exposition reposait sur une série de dispositifs participatifs impliquant directement les étudiants.

 

La sociologie d’une personne

Dans cette œuvre, une peinture est découpée en 45 fragments, confiés à 45 étudiants.

Chaque participant peut intervenir sur son fragment (le modifier, le signer ou le transformer) avant que l’ensemble ne soit recomposé en une nouvelle œuvre collective.

Le projet interroge la manière dont l’identité individuelle se construit à travers les interactions sociales et les relations avec autrui.


Anti-vertical

LAM & Cherry ont également conçu 45 projets architecturaux d’habitation envoyés à 45 étudiants.

Chaque participant peut modifier la structure du bâtiment, repenser son organisation et inscrire son nom sur le projet.

Cette œuvre propose une réflexion sur l’habitat dans les sociétés urbaines contemporaines, souvent marquées par la verticalité et la densité.


45 œuvres

Dans ce dispositif, 45 œuvres d’art sont envoyées à 45 étudiants qui peuvent : commenter les œuvres, les renommer, modifier leur signification, signer comme auteurs

Le simple refus de signer devient lui-même une prise de position artistique.

L’expérience interroge les notions d’auteur, d’interprétation et de légitimité dans le monde de l’art.

 

45 lectures d’un poème

Un poème sociologique est découpé en 45 vers, redistribués aux étudiants qui peuvent recomposer librement un nouveau texte.

L’œuvre explore les relations entre écriture, interprétation et création collective.

 

La version féminine de Pessoa

Dans cette série photographique, Lin Jiangquan échange ses vêtements avec 18 étudiantes, avant de réaliser une série d’images.

Le projet s’inscrit dans une réflexion sur : la sociologie du genre, la sociologie du corps, la sociologie du désir

Il renvoie également à l’influence de l’écrivain portugais Fernando Pessoa, célèbre pour ses nombreux hétéronymes — des identités littéraires distinctes possédant chacune une biographie et un style propres.

 

Une pédagogie artistique

L’un des aspects les plus intéressants de ce projet a été la transformation de l’espace pédagogique en espace artistique.

Au cours d’un atelier de trois heures, les étudiants ont été invités à expérimenter directement la pratique artistique de la post-sculpture sociale. La salle de cours est ainsi devenue un espace de création collective.

Cette expérience s’inscrit aussi dans l’histoire intellectuelle de l’Université Paris VIII, où ont enseigné des figures majeures de la philosophie contemporaine telles que Michel Foucault et Gilles Deleuze.

Les artistes évoquent d’ailleurs souvent l’influence de Deleuze, pour qui la collaboration intellectuelle est avant tout un processus créatif.

Public caché et secrets toujours ouverts »

La seconde exposition s’est tenue à La Route de la Soie Éditions, sous la forme d’une installation intitulée Public caché et secrets toujours ouverts.

Pour cette œuvre, LAM & Cherry ont transformé la bibliothèque de la maison d’édition en installation artistique.

Les livres publiés sont enveloppés de manière à dissimuler leur contenu, ne laissant visibles que certaines tranches d’ouvrages considérés comme « interdits » dans l’espace francophone.

Au fil de l’exposition, les visiteurs peuvent ouvrir les livres. À mesure que les volumes sont révélés, l’installation disparaît progressivement et la bibliothèque retrouve son apparence initiale.

Ce dispositif invite à réfléchir à la circulation des textes, à la mémoire des livres censurés et aux mécanismes parfois invisibles de production du savoir.

 

Une trajectoire artistique internationale

LAM & Cherry développent depuis plusieurs années une pratique artistique interdisciplinaire mêlant peinture conceptuelle, installations, architecture, cinéma, poésie et recherche.

Leurs œuvres figurent aujourd’hui dans de nombreuses collections internationales, notamment : le Museum of Fine Arts de Boston, le Kunstmuseum Basel, le Kunsthaus Zürich, la Smithsonian Institution, le Museum of Modern Art de New York, la British Library, la Library of Congress, l’Art Institute of Chicago, la National Gallery of Australia, l’Université Harvard, l’Université de Cambridge

Au printemps 2026, les artistes ont présenté plusieurs expositions en Europe, notamment à Stockholm, Göteborg, Pariset Vienne.

 

Une collaboration en devenir

LAM & Cherry travaillent actuellement à transformer mon ouvrage Philosophie des données en une série de projets artistiques,  peintures, installations et propositions architecturales.

Nous préparons également une exposition conjointe à Paris, où les textes philosophiques pourraient devenir eux-mêmes une forme d’art textuel.

Cette collaboration confirme à quel point les frontières entre disciplines (philosophie, sociologie, art contemporain)  peuvent aujourd’hui devenir des espaces féconds de création.

 

L’art comme espace de réflexion collective

Les expositions parisiennes de LAM & Cherry ont montré que l’art contemporain peut constituer un véritable laboratoire pour penser les transformations sociales de notre époque.

En invitant les étudiants et les visiteurs à intervenir directement dans les œuvres, les artistes proposent une réflexion sur l’identité, la participation et la production collective du sens.

La post-sculpture sociale ouvre ainsi une piste de réflexion stimulante : celle d’un art capable de saisir les mutations profondes des sociétés numériques tout en réaffirmant la dimension collective de la création.

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